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L’affaire du siècle

il y a 11 minutes
4 min de lecture

 

Sur ce blog, je vous raconte des histoires toujours vraies mais plus ou moins sérieuses. Aujourd’hui, il s’agit d’une affaire de la plus haute importance qui a nécessité deux procès-verbaux de la gendarmerie de Fouesnant, une enquête poussée et plusieurs interrogatoires menés par un juge d’instruction quimpérois.


Le supposé coupable : Guillaume Le Biger (ou Biger ou même pour les gendarmes Guillaume Bigeart). Tailleur d’habits au bourg de Saint-Évarzec, il a 37 ans, un enfant, marié depuis 1868 à Marie Cloarec, originaire de Gouesnac’h, tailleuse, 36 ans.

Illettrés, tous les deux ne parlent que le breton.


En janvier 1882, Marie, gravement malade, est admise à l’hospice et, le 8 février, Guillaume demande à son beau-frère, Jean-Louis Guiban, d’écrire une lettre à son intention :


Chers femme

Je vous écrit ce peu de mots de lettre pour vous dire que je nyrai pas à Quimper samedi.

Je veux que vous resterez à l’hospice d’ici que vous serez guérie car vous savez bien que moi je n’est pas bien de l’argan pour vous soignez et que je ne peux pas restez à la maison pour vous servir.

Je vous dis que vous serez mieux et vous restez là si on vous gardera. Ma sœur, Marie-Louise, iras à Quimper le 18 de ce mois. Elle ira vous trouvez et elle vous diraz quelque chose et je donnerai quelque argen pour vous donner.

Je n’ai rien à vous dire pour le moment.

Votre dévoué mari qui vous aime pour la vie

Bigeart Guillaume.


Il est probable que le beau-frère a sué sang et eau pour écrire ces quelques lignes, dignes de nos meilleurs facebookers…



Guillaume s’empresse d’aller acheter un timbre de 15 cts chez son voisin Alain Gloanec, cabaretier, receveur buraliste. L’occasion faisant le larron, notre homme boit un petit remontant en compagnie de quelques compères qui, pour le réconforter de son célibat forcé, offrent leur tournée.


Il est bien tard quand Le Biger quitte le cabaret. Sans doute éméché, il demande à son beau-frère de coller le timbre sur l’enveloppe et d’aller jeter la lettre à la poste. Le lendemain (vous remarquerez qu’à cette époque, le service postal est performant), la missive arrive à l’hospice, mais elle n’est pas distribuée à Marie Cloarec, hospitalisée chambre Saint-Antoine.


Est-elle morte ? Non ! Dans le coma ? Non ! Mais alors pourquoi ?


Gravement malade, elle est simplement hors d’état de s’acquitter auprès du vaguemestre d’une taxe de 30 cts. En conséquence, la lettre est saisie pour les besoins de l’enquête. La machine judiciaire se met en branle, car le timbre-poste d’une valeur de 15 cts collé sur l’enveloppe a déjà servi.


Guillaume est-il un dangereux malfaiteur qui, faisant fi de la loi du 16 octobre 1849, a commis sciemment une telle infraction ?


En mars, le juge d’instruction interroge l’inculpé, veuf depuis quelques jours. En effet, Marie est partie sans savoir que son dévoué mari l’aimait pour la vie. Tout cela pour n’avoir pu s’acquitter d’une malheureuse amende de 30 cts. L’administration des postes est bien cruelle envers un pauvre homme qui pleure son épouse.


Entre deux sanglots, Le Biger clame son innocence. Le timbre lui a été vendu par le buraliste qui, affirme-t-il, l’a pris dans une boîte. Comment Guillaume aurait-il pu savoir qu’il était déjà oblitéré ?


Pour sa défense, Gloanec jure qu’il a détaché le timbre d’un bloc de trois, évidemment neufs, avant de le remettre à son client. Comment peut-on le soupçonner ? Quelle honte !


Pour insuffisance de charges contre Guillaume Le Biger, le juge finit par rendre une ordonnance de non-lieu. On ne connaîtra jamais le nom du coupable et, sans l’obstination d’un chercheur quelque peu timbré, l’affaire du siècle (le 19e) serait restée enfouie dans un vieux registre des archives départementales du Finistère.


Épilogue :

J’ai eu la surprise de découvrir que, dès le 2 décembre 1883, Guillaume, 38 ans, s’est consolé dans les bras d’une jeunette de 25 ans, Marie Placen, rencontrée lorsque j’ai écrit le livre ʺLes exposés de Creac’h-Euzen, les enfants trouvés de l’hospice de Quimperʺ. En effet, Marie, déclarée de père et mère inconnus, a été exposée (déposée) en 1857 dans le tour d’abandon de l’hospice, l’année où les patronymes de ces enfants commençaient tous par la lettre P.


Un détail : Alain Gloanec, le buraliste, ne devait pas être invité à la noce.


Lorsque Guillaume, devenu chiffonnier, meurt le 25 mars 1915 à Saint-Évarzec, il est âgé de 70 ans. L’acte d’état civil mentionne bien le nom de son épouse Marie Placen, mais indique qu’il est veuf en premières noces de Marie Yvonne Jézéquellou. Grossière erreur ! Cette dernière est la quatrième femme du père de Guillaume, qui portait le même prénom.  


Sources : A.D.F 16 U 6 16

Les exposés de Creac’h-Euzen. Pierrick Chuto

Base de données RECIF du Centre généalogique du Finistère.


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