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À Landudec, divin viscère ou buste de Marianne ?

il y a 15 heures
5 min de lecture

 

 


24 avril 1906. Dans le débit Le Corre, sur la place de Landudec, Georges Le Bail, candidat à sa réélection au poste de député de l’arrondissement de Quimper, a bien du mal à se faire entendre de la cinquantaine de sympathisants républicains purs et durs qui soutiennent ce radical-socialiste anticlérical. C’est pourtant un tribun à la voix puissante, mais au dehors, les opposants lancent des pierres et tapent sur la porte fermée à clé en criant À bas Le Bail ! À mort ! Vive Servigny ! 


Dans un livre écrit sur sa campagne électorale mouvementée, Le Bail se souvient de l’accueil reçu à Landudec : Une horde de gens avinés occupait la place du bourg, quand j’y fis ma conférence. Pendant cinq quarts d’heure, tout ce joli monde ne cessa de vociférer des injures. Un enfant de quinze ans, ivre comme un Polonais, arborait au-dessus de la foule une loque blanche sur laquelle on avait écrit : Vive l’Église. 


Le Bail savait que sa visite à Landudec, commune cléricale, ne serait pas une partie de plaisir. Il n’a pas été déçu ! Le dimanche précédent, à la sortie de l’office, le maire Henri Kerloc’h a clamé haut et fort que la réunion électorale n’aurait pas lieu. Son ami, le recteur Ségalen a répété à ses ouailles que ceux qui voteraient pour ce diable de Le Bail renieraient leur baptême et il a invité les républicains tud fall (les mauvaises gens), à ne plus mettre les pieds à l’église. Il a même recommandé aux bons catholiques de les jeter à la porte s’ils avaient le culot d’y entrer !


À l’entrée du bourg, Le Bail a été accueilli par des femmes et des enfants qui tapaient sur des chaudrons, casseroles et autres poêles à frire, en poussant des cris stridents et en chantant : Bail à la baille. À Loctudy, peu de jours auparavant, des mégères, qu’il nomme par dérision les mères chrétiennes, lui ont lancé des mottes de terre et des cailloux dont l’un l’a atteint à la tête. Dans d’autres communes, il a dû battre en retraite devant cette imbécillité cannibalesque qui a le don d’amuser les curés postés à l’arrière-plan.

 

C’est un métier à risque, presque un apostolat, et en fin de réunion à Landudec, Le Bail appréhende de sortir du débit, mais la place est redevenue étrangement calme. Pour un temps seulement, car le candidat reparti, le maire, assisté de quelques costauds, sort du débit voisin, celui du sieur Le Berre, et prend part à une lutte contre les républicains terrorisés qui tentent d’éviter les coups avant de battre en retraite dans le cabaret Le Corre.


Vers sept heures du soir, René Gourlaouen tente une sortie : bien mal lui en prend, car le maire, complètement ivre, se jette sur lui, le frappe brutalement avant de le laisser s’éloigner ensanglanté. La voiture d’un autre républicain est criblée de cailloux, et même d’un cataplasme tout chaud de bouse de vache. Le calme ne revient que deux heures plus tard et, soulagés, les républicains peuvent rejoindre leurs demeures.


L’horloger Jacques Le Corre, délégué du parti rouge, écrit au préfet qu’un tel maire est indigne d’administrer la commune. La sanction ne se fait pas attendre et Henri Kerloc’h est révoqué par le ministre pour avoir gravement manqué à ses devoirs en ne faisant rien pour empêcher des violences et même en les encourageant.


Le 6 mai, jour du vote, les distributeurs de bulletins au nom de Servigny pullulent à Landudec et Le Bail affirme qu’on en compte cent pour quatre cents électeurs. Contre de vagues promesses de récompenses faites par le recteur, ils sont partout dans le bourg, sur le parvis de l’église et même devant la mairie, où les plus remontés tentent d’empêcher le passage des républicains. Dans d’autres communes comme Plozévet, ce sont les cléricaux qui ne peuvent voter.


Au dépouillement, le recteur et le maire se réjouissent de la victoire sans appel d’Henri de Servigny, le candidat conservateur qui recueille trois cent cinq voix contre quarante-huit à son adversaire républicain. Mais à l’échelon de l’arrondissement, grâce aux voix des marins-pécheurs à qui il a promis monts et merveilles, Le Bail l’emporte de peu.


Avant de baisser le rideau sur cette commune si chrétienne, je vous invite à revenir un an auparavant.  Le dimanche 18 juin 1905, à l’issue des vêpres, plus de deux cents personnes se pressent vers le presbytère où se trouve une superbe statue représentant le Christ qui entrouvre sa poitrine pour laisser voir un cœur enflammé.





Placé sur une civière que portent sur leurs épaules le maire Marzin, son adjoint Kerloc’h, et deux conseillers municipaux, suivis par des porteurs de croix et de bannières, le buste parcourt les rues du bourg avant d’être exposé dans la salle de la mairie. La fierté ressentie par les généreux donateurs qui ont participé à l’acquisition est aussi intense que la colère éprouvée par les quelques républicains qui voient passer la procession jugée par eux grotesque.


Pierre Stéphan, instituteur adjoint, serait l’instigateur de l’article ironique qui paraît le 1er juillet dans Le Réveil du Finistère, journal socialiste : Maintenant, le Sacré-Cœur va présider aux délibérations de nos édiles et inspirera tous leurs actes. Heureuse, la commune qui est assurée d’une aussi puissante protection ! Pour M. Stéphan, assisté du boulanger Le Berre et de l’horloger Le Corre, les citoyens peuvent se demander si un maire a le droit de les vouer, avec leurs champs et leurs bestiaux, à une idole quelconque sans même les consulter.


Dépêché sur les lieux, le commissaire de police constate qu’en effet le buste se trouve à l’endroit où Marianne devrait trôner. L’affaire fait les choux gras de la presse hexagonale et, pour L’Action, quotidien parisien anticlérical, le divin viscère se dresse au fond de la salle des délibérations, planant au-dessus du maire comme un sinistre symbole.


Ce n’est que le 11 octobre que le préfet donne l’ordre au maire de Landudec d’enlever la statue dans un délai de quarante-huit heures. Refusant de se soumettre, l’édile est révoqué et, en réparation de l’injure faite à Dieu, le recteur décide l’érection d’une statue en bronze du divin rédempteur. Elle sera placée sur la route de Douarnenez, là où il n’y a pas encore d’image religieuse.


Cette statue est encore visible de nos jours. Il y aurait encore beaucoup à raconter sur cette commune consacrée en 1905 au Sacré-Cœur. Mais aujourd’hui, le jeune maire de Landudec dirige les séances du conseil municipal sous l’œil bienveillant de Marianne.


Le divin viscère a été remisé dans un placard du presbytère.


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