Les deux frères terribles
Si l'I.A est responsable des deux illustrations, le texte est bien de moi. Je participe donc à la sélection pour le Goncourt ...
En 1872, Anselme Nouvel de la Flèche quitte le monastère bénédictin de la Pierre-qui-Vire pour rejoindre le palais épiscopal de Quimper. Évêque du diocèse de Quimper et de Léon, ce saint homme est connu pour sa grande sagesse. Alors, comment se fait-il qu’en 1881, il nomme recteur de Guengat Sébastien Kerdavid, précédemment vicaire à Sainte-Croix (Quimperlé) ? Ce prêtre est connu pour son caractère autoritaire et ses accès de violence. De plus, c’est un antirépublicain viscéral dont les sermons sont hostiles au gouvernement anticlérical.
Son prédécesseur Alfred Yvenat, démissionnaire pour raison de santé, l’a-t-il prévenu qu’il arrivait en terrain miné ? Le maire Jean-Louis Nihouarn, gendre du terrible Auguste Chuto, édile despote pendant vingt-cinq ans, ne porte pas les locataires du presbytère dans son cœur. Il doit déjà supporter Narcisse Kerdavid, vicaire depuis 1876. Oui, vous avez bien lu. Le nouveau recteur et son vicaire portent le même nom. Évidemment, puisqu’ils sont frères et affichent les mêmes idées. Elles ne viennent sans doute pas de leur père, ancien instituteur laïc, devenu juge de paix.
On imagine la déconvenue du maire en présence du duo. M. Yvenat, l’ancien recteur, parvenait non sans peine à calmer les outrances de son vicaire, mais avec l’arrivée de son frère aîné, le pire est à craindre.
Narcisse, peu cultivé et de nature intraitable, s’est attiré il y a peu, les foudres du maire. Celui-ci, fier d’accueillir le 20 septembre 1881 le comice de Plogonnec, ne pensait pas que cette grande fête agricole allait être ternie par un coup d’éclat du vicaire.
Après une longue période pluvieuse, le temps est enfin clément depuis plusieurs jours et la liesse est générale. Enfin presque car, très sérieux et sagement assis dans des chars à bancs stationnés à l’entrée du bourg, le maire et les conseillers municipaux attendent l’arrivée du préfet, M. Lagrange de Langre. Le député, le conseiller général, et les conseillers d’arrondissement sont également impatients de recevoir le représentant de l’État avec tous les honneurs dus à son rang. Une petite ombre au tableau : le maire s’inquiète de l’absence du clergé local, car il connaît la haine que Narcisse Kerdavid, le vicaire, voue à la République.
Alors qu’à onze heures, monsieur le préfet est annoncé aux portes de la commune, les cloches de Saint-Fiacre ne sonnent pas à toute volée, comme le veut la tradition. Encore faut-il pouvoir accéder au clocher ! Comme le sieur Kerdavid refuse de remettre la clé de la porte qui y mène, deux hommes, anciens militaires, doivent escalader l’édifice au péril de leur vie, tandis que le vicaire les injurie et menace de les traîner devant les tribunaux.

Le maire, fou furieux, peut lire la semaine suivante dans ʺL’Impartial du Finistère‶, journal clérical : L’escalade des clochers n’est que le prélude des pillages et des incendies des églises, genre de divertissement que la République ne manque jamais de procurer à ses amis.
L’histoire ne précise pas si Narcisse, réapparu après le beau discours du préfet aux braves agriculteurs, a festoyé toute la journée. Car j’oubliais de préciser : non seulement, il est intempérant mais, de surcroît, sa moralité est douteuse. C’est beaucoup pour un seul homme, un ecclésiastique en plus !
Sébastien va-t-il réussir à remettre son cadet dans le droit chemin ? C’est peu probable, vu ce qui se passe le dimanche 14 mai 1882 au pardon de Saint-Divy. Pendant l’office, du haut de la chaire, le recteur a vociféré contre Jules Ferry, un suppôt du démon qui, avec ses lois scolaires, a remplacé l'enseignement religieux par l'instruction morale et civique dans les écoles publiques. Ferry et ses complices, soucieux d’arracher aux prêtres l’âme de la jeunesse française, veulent avant tout que l’enfant s’élève sans religion et que l’homme vive en dehors de tout culte.
C’est maintenant la procession sous un beau soleil. Les fidèles semblent heureux et Auguste Chuto est là également, assis sur une chaise. Bien que très fatigué, il a tenu à voir passer sa petite fille Mathilde, quinze ans, qui porte la bannière de la Vierge.
Alors que le cortège arrive sur la place, un homme sort du bureau de tabac. Jean Gourmelon, vingt-six ans, carrier demeurant à Ploaré, se précipite la tête couverte au-devant du recteur et crie que « la procession n’a pas le droit de passer et que les prêtres feraient mieux de rester dans leur église ». Il fait mine de pousser le recteur. Celui-ci prend peur et lui assène deux gifles sur la figure. Comme l’homme continue de vociférer, le recteur le frappe de nouveau. Du sang sort de la bouche de l’ivrogne quand le maire est appelé à la rescousse.
La version de Jean Gourmelon est différente. Il est sorti sur la place pour voir la procession. Il s’est découvert et, sans aucune raison, le recteur l’a pris à partie et lui a infligé deux coups sur la figure.
D’après le maire, l’ivrogne ne faisait aucun tapage et M. Kerdavid n’aurait pas dû le frapper.
À la nuit tombée, Gourmelon, que la colère a fait boire plus que de raison, comme il l’avouera plus tard au tribunal, se rend au presbytère pour demander pourquoi il a été frappé. Il y rencontre Narcisse Kerdavid, le vicaire. Le recteur se terre prudemment à l’intérieur jusqu’à ce que l’ivrogne se retire en hurlant qu’il va porter plainte. Personne n’ira en justice contre le vicaire qui, dans l’après-midi, voyant son frère malmené, a pourtant décoiffé plusieurs hommes et notamment un ouvrier « dont le chapeau fut projeté à la hauteur de la toiture de la maison la plus élevée du bourg ».

Quelle ambiance pendant ce pardon ! Elle est bien plus feutrée le 8 février 1883 à l’audience du tribunal correctionnel de Quimper. À la barre, Jean Gourmelon n’en démord pas : Ayant incité en langage breton le recteur à ne pas recommencer, il est revenu vers moi et m’en a appliqué deux autres au même endroit. Pour éviter le scandale, j’ai préféré me retirer avec la honte d’avoir été giflé publiquement.
La plaidoirie de maître Ponthier de Chamaillard, le défenseur des presbytères, ne convainc pas les juges et Sébastien Kerdavid, reconnu coupable du délit de coups et blessures volontaires, est condamné à cinquante francs d’amende. Il doit en outre payer cent francs à sa victime à titre de dommages et intérêts. La peine est doublée en appel, le ministère public ayant jugé le verdict trop clément.
Nul doute que le sieur Gourmelon a fêté cela dignement avec ses amis républicains dans le cabaret de Pierre Nihouarn, frère du maire.
Quelques mois après, ils ont « célébré » comme il se doit le départ du recteur, le ministre de la justice et des Cultes ayant exigé sa mutation. Après quatre affectations successives dans des paroisses, puis un poste d’aumônier et ensuite de chapelain, il meurt à l’Hôtel-Dieu de Pont -l’Abbé en 1910.
Narcisse, la fine fleur des vicaires, reste à Guengat jusqu’en 1891, malgré les plaintes répétées du maire et du député auprès de l’évêque. Jean-Marie Cadiou, le nouveau recteur, ne parvient pas à le calmer et il s’illustre lors des élections législatives où on le voit courir les villages de Guengat pour prédire la ruine non seulement des catholiques, mais aussi de la France et de son agriculture, si les lorgnez (saletés) l’emportent. En 1886, une épidémie de choléra frappant la région, le vicaire accuse les francs-maçons d’en être responsables. Nommé recteur de Gourlizon, les fidèles s’inquiètent de la réputation sulfureuse de ce prêtre au caractère tracassier et exalté en politique.
Pourtant, lorsqu’en 1924, il va rejoindre son frère au paradis, les paroissiens de Kergloff pleurent ce recteur qui, locataire du presbytère depuis vingt-cinq ans, était un pasteur humble, silencieux, bon et dévoué, si l’on en croit l’article de "La Semaine religieuse de Quimper et de Léon".
Tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil, surtout quand on est six pieds sous terre !
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