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Une croix qui saigne encore. 1914.

  • il y a 3 heures
  • 6 min de lecture

Un crime odieux


18 février 2020, Combrit-Sainte-Marine. Sous une pluie fine, un couple erre du côté du polder de Kermor. Au bourg, une personne obligeante leur a bien indiqué l’endroit, mais la recherche est vaine pour le moment, et l’homme commence à perdre patience. Soudain, alors que, les chaussures crottées, ils s’aventurent dans un chemin boueux qui semble ne mener nulle part, la femme aperçoit une belle trouée, l’allée cavalière de l’ancien château du Cosquer. D’après les indications données, la chose recherchée se trouve tout à côté. En effet, sur un talus, elle est là, aussi petite qu’émouvante, à moitié cachée par une végétation luxuriante. Elle, c’est une petite croix en fer, sans inscription, décorée de guirlandes, et scellée sur un socle en granit recouvert de mousse.


  

Le soir venu, trouveront-ils facilement le sommeil en pensant à ce qui s’est passé à cet endroit le jeudi 10 septembre 1914 ? Ce jour-là, vers cinq heures du soir, la petite Marie-Josèphe Diquélou, huit ans, deuxième fille de Michel et de Marie-Anne Hélias, quitte le hameau de Kerharo pour aller rechercher les deux vaches qui, depuis le matin, broutent dans un champ où l’herbe pousse drue. En chemin, elle aurait croisé un individu jeune et brun, portant le costume du pays, selon la déclaration d’un témoin. C’est sans doute la dernière personne à l’avoir vue vivante.


Vers sept heures, la mère, surprise de ne pas voir revenir sa fille et les vaches, alerte son mari qui, aussitôt, part à la recherche de Marie-Josèphe. Accompagné par des voisins, il ne tarde pas à retrouver les bêtes, le pis très gonflé, qui se dirigent seules vers la ferme. L’inquiétude se lit sur les visages : où se trouve leur jeune gardienne ? Non loin de là, c’est l’horrible découverte : son cadavre gît sous un bouquet d’arbres. Baignant dans son sang, étendue sur le dos, les jambes écartées et les jupes relevées jusqu’à la poitrine, l’enfant a été tuée et violée, écrit "Le Citoyen".


Faute de dossier d’instruction encore consultable, on ne peut que se reporter aux articles des journaux qui ont abondamment parlé de ce crime odieux. Rapidement prévenus, les gendarmes de Pont-l’Abbé commencent leur enquête. Après avoir été autopsiée, la petite victime est rendue aux siens qui la veillent, tandis que parents, voisins et amis, rendent une dernière visite à la petite martyre et tentent de réconforter une famille effondrée. Est-ce possible ? Le couple a une autre fille et deux garçons, mais Marie-Josèphe était tellement gentille et gaie, toujours prête à rendre service.


D’après "Le Citoyen", lorsque les gendarmes se rendent sur les lieux du crime, ils y découvrent un individu en extase devant une mare de sang. Il s’agit de Pierre-Jean Le Bellec, dix-neuf ans, cultivateur au hameau voisin de Kerscuntec. Interrogé, il se trouble et devient très pâle. "Le Finistère" ajoute qu’il a quelques gouttes de sang sur les manches de son gilet. Niant être l’auteur du crime, Le Bellec est cependant prié de se tenir à la disposition des enquêteurs.

 

Le 12 septembre, la belle église de Combrit n’est pas assez grande pour accueillir tous ceux qui sont venus rendre un dernier hommage à Marie. Lors de son prône, Auguste Hanras, vicaire, trouve les mots justes pour émouvoir les cœurs les plus durs.


Absence de preuves formelles


Le 17 septembre, estimant avoir assez de preuves, le juge d’instruction ordonne l’incarcération du suspect qui, dès le 22 janvier 1915, comparaît devant la cour d’assises du Finistère. Accusé d’homicide volontaire et d’attentat aux mœurs, Pierre-Jean Le Bellec, défendu par Me Delaporte, proteste de son innocence, même si, selon "Le Petit Journal", quotidien parisien, il ne peut pas expliquer la provenance de taches de sang dont ses vêtements étaient maculés. De quelques gouttes sur les manches de son gilet (version du "Finistère"), on passe à la version supérieure ! C’est le même journal qui écrit, qu’en l’absence de preuves formelles, le jury a déclaré Pierre-Jean Le Bellec non coupable. Acquitté, il est remis sur le champ en liberté, au grand désespoir de la famille Diquélou.

 

Le Bellec ne profite guère de cette liberté retrouvée car, dès le 26 janvier 1915, il rejoint le 71e régiment d’infanterie, où il aurait déjà dû être incorporé avec ceux de sa classe un mois auparavant. Mais à cette date, il était en prison dans l’attente de son procès. Dès le 8 août 1916, dans les derniers jours de la sanglante bataille de Fleury devant Douaumont, il tombe pour ne plus se relever, déclaré mort pour la France.

 

Là-bas, à Combrit, à l’endroit précis où la petite Marie a été retrouvée atrocement défigurée, le corps lardé de coups de couteau, les châtelains du Cosquer ont fait édifier une croix, en souvenir de la fille de leurs domaniers. Quelque temps après, ceux-ci ont quitté le hameau de Kerharo pour celui voisin de Gorrequer et ont eu quatre autres enfants.


Veillée jour et nuit

  

Le texte qui précède est conforme à la version officielle de cette terrible histoire. Par certains côtés, elle est bien différente de celle qui se raconte encore aujourd’hui dans certaines familles de Combrit-Sainte-Marine, magnifiée par la poétesse Anne-Marie Le Mut.


 Selon cette version, lorsque la petite Marie n’est pas revenue avec ses vaches, son père l’aurait cherchée toute la nuit avant de la trouver au revers d’un talus. Le sang de ses blessures s’était figé et elle semblait dormir, la tête sur son bras replié, comme un oiseau confiant attendant l’appel du premier rayon de soleil. Mais Marie dormait du sommeil éternel, Marie, violée et assassinée.


Toute la commune a défilé en pleurs devant la dépouille de la pauvre petite morte, veillée jour et nuit par les siens. Chacun s’interrogeait : qui pouvait être la bête fauve qui a tué Marie ? Deux hommes, un père et son fils, sont venus embrasser le corps suivant la coutume. À ce moment précis, le père a pâli, troublé par le regard de son fils. Il le prit par l’épaule, le poussa au milieu de la pièce et lui dit : Te, te éo. Te ‘neus graet an taol (C’est toi, c’est toi qui as fait le coup).


Le texte d’Anne-Marie Le Mut ne cite pas le nom des protagonistes, mais, à cette époque, pour les Combritois, il n’y avait plus de doute. Après avoir avoué son crime, Pierre-Jean Le Bellec partit dès le lendemain pour le front, en première ligne, là où la Grande Guerre ne pardonnait jamais.


Cette version transmise oralement depuis 1914 prend quelques libertés avec les faits. Tout d’abord, Le Bellec n’est pas parti si vite pour la guerre. Il lui a d’abord fallu affronter les jurés de la cour d’assises. Ensuite, innocenté faute de preuves, il est parti combattre dans les tranchées, non pour expier le crime dont la vindicte populaire l’a accablé, mais parce que la France en guerre avait besoin de "chair à canon" pour vaincre l’ennemi.


Dans l’impossibilité de refaire aujourd’hui le procès de janvier 1915, il faut s’en tenir au verdict d’acquittement, même s’il n’a pas convaincu. Deux familles ont été meurtries à vie : celle de la petite victime, évidemment, mais aussi celle de son supposé tortionnaire. Pour fuir une population qui maudissait leur enfant, toute la famille du jeune homme serait partie s’installer en Dordogne. Les recensements de la commune voisine de l’Ile-Tudy montrent qu’il n’en est rien.


Si vos pas vous conduisent un jour près de l’allée cavalière du Cosquer, recueillez-vous un instant à l’endroit où Marie a perdu la vie. Dans ce monde de brutes, la conclusion d’Anne-Marie Le Mut est douce à lire : Le soir, quelquefois, à l’heure où le soleil se couche et rougeoie les roseaux et les aulnes, un petit oiseau se perche sur une branche de la croix et il chante. Un chant joyeux et gai, comme une comptine enfantine.


Sources

A.D.F : 4 U 1 100

Pierrick Chuto. Hors la loi en Bigoudénie.

Journaux : Le Citoyen, Le Petit Journal, Le Finistère.

Anne-Marie Le Mut, Balades traversières au pays de Combrit-Sainte-Marine. 


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