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Là où Jaouen-Attila passe, la maladie trépasse

  • il y a 4 heures
  • 7 min de lecture

Laissez-moi vous raconter l’après-midi incroyable que j’ai passée au tribunal de Quimper le jeudi 18 mai 1843. Je me suis rarement autant amusé.


Ce jour-là, monsieur Lozac’h préside une audience du tribunal correctionnel de Quimper. Pendant la lecture de l’acte d’accusation (escroquerie et exercice illégal de la pharmacie), il observe avec circonspection le drôle de bonhomme qui se trouve dans le box, encadré par deux gendarmes. Venu de Guernesey, il a été arrêté au Havre et conduit sous bonne escorte en prison. Quelque peu excité, l’accusé fixe longuement quelques personnes dans la salle pleine à craquer. Il s’imagine peut-être que ce sont de futurs patients qui souffrent d’un mal que lui, François-Étienne Jaouen, peut guérir en un tour de main.


Oui, guérir, car Jaouen est docteur-médecin et son unique but est de soulager l’humanité. Né, selon lui, à Honfleur, il parcourt inlassablement le pays pour répandre les bienfaits d’une médecine nouvelle qu’il nomme Hydiopathique. S’il est aujourd’hui devant la justice, c’est parce que ses collègues, jaloux de ses réussites, se sont ligués contre lui et l’ont dénoncé. Ils craignent de perdre leur clientèle, le sieur Jaouen accomplissant des miracles. Jésus serait-il revenu sur terre ? Non, dit-il, je ne suis qu’un apôtre qui accepte de faire participer les habitants du département du Finistère à mes découvertes. Là, où Jaouen-Attila passe, la maladie trépasse !



C’est ce que l’on peut penser en lisant le prospectus qu’il a fait distribuer dès son arrivée à Quimper, le 5 août 1841. Comme tous mes semblables, j’ai été saisi d’admiration pour ce médecin qui, à le lire, a obtenu de brillants succès dans la capitale, à Rouen, au Havre, dans les principales villes du royaume et même de l’étranger. De plus, ce bienfaiteur est un philanthrope, demandant à ses patients le minimum pour survivre. Il veut prendre plus aux riches pour demander le moins aux pauvres. Bravo !


À la lecture de ce programme, grand fut l’émoi chez les habitants. J’ignorais qu’il y avait tant de malades parmi mes concitoyens. Selon le journal ʺLe Quimpérois‶, les paralytiques, les épileptiques, les hydropiques, les syphilitiques, les apoplectiques, les teigneux, les galeux, les scrofuleux, les morveux et les dartreux (n'en jetez plus) ont crié de joie avant de se précipiter en masse à l’hôtel où ce monsieur est descendu avec sa secrétaire.


Comme je ne veux pas embêter le lecteur avec la liste fastidieuse des dizaines de maux que l’Hydiopathique guérit à coup sûr, je me contenterai de quelques exemples. Jaouen dit avoir déjà redressé les yeux louches de cent cinquante personnes, et cela en trois minutes. Il ne lui en faut que deux pour supprimer un bec de lièvre et, détail important, sans aucune couture. C’est sans délai qu’il guérit l’épilepsie ou mal caduc. Suit un détail qui a sans doute intéressé les messieurs qui fréquentent assidument les maisons si sombres de la rue Neuve, si vous voyez ce que je veux dire. En effet, les maladies dites secrètes disparaissent comme par enchantement et cela sans préparation mercurielle.


Cerise sur le gâteau, si je peux m’exprimer ainsi : si un malade ne peut venir, il suffit qu’un proche apporte ses urines du matin.


Je vous sens dubitatif. Vous ne me croyez pas ? Alors, suivez avec moi le déroulé de ce procès.

Le premier témoin s’avance à la barre : il s’agit de madame Barreau, maîtresse d’hôtel. C’est chez elle que Jaouen est descendu en compagnie de son épouse, a-t-il déclaré. L’hôtelière en doute.

On venait le consulter très souvent et il s'enfermait dans sa chambre avec ses clients. Il m'a demandé des bouteilles dans lesquelles il mettait des drogues qu'il préparait lui-même dans sa chambre.

Le 16 de ce mois, il m’a demandé une note de ses dépenses et je la lui donnais. Ayant voulu me faire des réductions impossibles, je ne voulus pas acquitter la note. Mon mari intervint et entra dans une grande furiosité (sic).


Jaouen se lève et réplique qu’il s’estime libre de discuter le montant d’une dépense. Lorsque votre mari est intervenu d'une façon que je qualifierai de brutale, je peux vous assurer que c'est à cause de vous et purement par galanterie que je ne me suis pas livré à des excès contre lui. Il continue en expliquant qu’il a le caractère très emporté. Le tribunal voudra bien l’excuser si certaines expressions peuvent le heurter. Quant à l’allusion vexante de madame Barreau, il assure que la dame qui l’accompagnait est bien sa femme et qu’il ne supportera pas une nouvelle atteinte à son honneur.


Alors que, fort courroucé, il se rassoit, Marie-Jeanne Calloch, femme Le Menn, tente de se faire comprendre de la cour. Impressionnée et la parole hésitante, elle évoque le cas de son fils qui souffre d’une taie sur l’œil. Jaouen lui a donné sa parole d’honneur de l’enlever en échange d’une somme de vingt francs que la brave ménagère a déboursée sans hésiter. Pensez donc, son fils allait recouvrer une vision correcte. Mais, d’une voix faible, elle ajoute :  Il ne lui a pas fait de mal, mais je dois dire aussi qu’il ne lui a pas fait de bien. Et comble de malchance : le docteur a quitté Quimper sans diminuer la taie.


Jaouen est de plus en plus rouge, je dirais même cramoisi. Il explique que son départ précipité est dû à la dispute qu’il a eue avec l’hôtelier. Il lui fallait quitter une ville si peu hospitalière. S’adressant au témoin d’un ton qui n’admet pas la contradiction :  J'aurais fait l'opération à votre fils si j’en avais eu le temps. D'ailleurs, je ne vous ai pris que dix francs et vous m’avez tenu je ne sais combien d'heures de consultation. Vous prétendez que je vous ai promis un succès assuré, il n'en est rien. Je vous ai parlé de mon grand espoir et pas d'autre chose. Ah ! N'en doutez pas, j'ai fait à votre fils plus de bien que vous ne pensez ; sans moi le malheureux serait peut-être mort.


Estomaquée, la pauvre femme ne trouve rien à redire et va s’asseoir parmi les spectateurs, car oui, il s’agit bien d’un spectacle, gratuit de surcroît. Le prochain comédien, je veux évidemment dire le prochain témoin, aurait du succès sur une scène parisienne. Il se nomme Jean Le Guillou et il vend des légumes. Il nous apprend qu’il a une maladie que les médecins ne peuvent guérir. Jaouen lui a demandé de quoi il souffrait. Le Guillou : Je ne suis pas assez bête pour lui dire, parce qu'un médecin doit deviner votre maladie, un grand médecin comme lui surtout qui a un secrétaire. Alors, Jaouen lui a demandé de déboutonner sa culotte pour tâter son ventre, car selon lui, c’est là qu’il a mal. Le Guillou n’a pu qu’acquiescer, même que quelquefois je vomis et je pétouse (sic).


Le docteur lui a demandé cinquante francs, puis, le malade, se disant trop pauvre pour donner une telle somme, vingt-cinq puis quinze francs. En échange, il lui a remis deux bouteilles de remède en lui recommandant d’en prendre un verre tous les trois jours.


J'en pris un, mais il ne me fit rien, c'est-à-dire il me fit aller par en haut et par en bas, parce que toutes les fois qu'on prend une médecine, il faut bien qu'on aille d'un bout ou de l'autre ; mais c'était absolument comme si un autre médecin m'avait donné un purgatif.  Le Guillou retourna voir Jaouen qui lui conseilla de continuer le traitement en y allant doucement. Pourtant, comme je pensais qu'en avalant vite, je serai guéri plutôt, j'avalais une chopine et je fus très malade. Quand je revins le trouver, il était parti.


Dans la salle, on s’esclaffe et le président demande le silence. En avez-vous fini, demande-t-il au témoin. Non, monsieur le président, car j’ai continué le traitement que j’avais payé cher. Malheureusement, plus j’en prenais, plus mal je me trouvais. Ma femme m’a forcé de me mettre au lit, m’a fait prendre beaucoup de lait et j’ai fini par me trouver un peu mieux.


Il est vrai que le bonhomme semble rétabli, mais il ne décolère pas et, fixant l’accusé, il continue : Figurez-vous qu’il m'avait assuré qu'il ne partirait pas de quinze jours et il est parti le surlendemain, me laissant une maladie qui n'était autre chose qu'une fièvre indolente que j'avais dans mon corps à ce qu'il m'a dit, effectivement si elle avait été dehors, je l’aurais vue.


À ces mots, le public est hilare, et le président lui-même fait mine de se plonger dans ses notes. Merci, monsieur Le Guillou, pour ces bons moments. Mais Jaouen fulmine et, après les réparties de l’acteur comique malgré lui, voici le grand tragédien qui se lance dans une tirade qui n’en finit pas. Je n’en ai noté que quelques extraits : N'est-il pas désespérant d'être obligé, lorsqu'on est un homme consciencieux, d'avoir à traiter de pareils sujets qui paient vos services par l'ingratitude. Mais ce dégoût que m'inspire la vue de cet homme ne m'empêchera pas de continuer. Non ! Quand on sent dans sa tête brûlante une pensée qui vous pousse en avant, quand on sent dans sa poitrine un cœur qui ne bat que pour le service de l'humanité, alors on méprise tous ces êtres rampants qui voudraient vous salir de leur bave immonde, et on poursuit son but.


Il avoue qu’il veut devenir célèbre et qu’il parcourt le monde pour s’instruire en guérissant tous ceux qui ont des maladies réputées incurables. Mais, à son arrivée dans une ville, il souffre car je vois apparaître tout ce qu'il y a de plus horrible, de plus informe, de plus dégoûtant. Toutes les plaies de l'humanité se donnent rendez-vous chez moi. 


D’autres témoins vont encore défiler à la barre, mais à l’évocation de toutes ces maladies, je me sens fébrile. Il est temps que j’aille moi aussi consulter. Je vous donne rendez-vous dans quinze jours pour la suite de cette histoire vraie.

En attendant, portez-vous bien !


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