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Samson sans Dalila

  • il y a 12 heures
  • 5 min de lecture

 

Guengat. 28 avril 1908 à 7 heures 30 du matin. La scène se passe devant l’école, près de l’église. Autour d’une voiture hippomobile, des flammèches sont alimentées par un homme qui jette des copeaux de bois. Le vent attise le feu et les voisins accourent déjà, un seau d’eau à la main.


Mais non, braves gens, rentrez chez vous ! Pas d’affolement ! Il s’agit uniquement du dernier acte de la lutte entre Jean-Louis Chuto, maire, et Samson Mahé, instituteur adjoint à l’école des garçons. Celui-ci, affolé, précipite son départ et fouette cocher. Sous les quolibets de quelques Guengatais, la voiture file vers une autre commune où le sieur Mahé pourra déverser son fiel.




Un peu plus tôt, ce 28 avril, Chuto, sortant de l’église Saint-Fiacre, voit une voiture où s’entasse du mobilier. Il entre dans l’école alors que Mahé range quelques livres dans une valise.


Ah ! vous partez. Bon débarras, on aura un mouchard de moins 


Mahé réplique : Vous m’insultez, n’oubliez pas que je suis encore un de vos administrés.


Ah ! oui ! reprend Chuto, un administré du diable ! La discussion s’envenimant, les deux hommes se traitent mutuellement de canaille d’instituteur et de sale jésuite.


Quelle ambiance ! Tout commence en septembre 1906, lorsque Samson Mahé, 35 ans, instituteur stagiaire, est nommé à Guengat. Il aurait dit à son arrivée qu’il ne pouvait vivre que dans la chicane. Un an plus tard, l’inspecteur d’académie lui octroie un 9/20. Cet enseignant parle trop et trop vite. L’ordre fait défaut et ses élèves savent peu et mal. Le rapport se termine par un laconique : Il fait cependant son possible.


Rapidement, les relations sont difficiles avec M. Le Bras, instituteur titulaire. Celui-ci souhaite le départ de son adjoint et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Il autorise les Fions, des amis, à faire sécher leur linge dans la cour de l’école. Colère de Samson et mots doux ! Devant ses élèves, Le Bras le traite d’imbécile et transforme peu à peu le préau en poulailler et la cour en jardin.


Un jour de mars 1908, Mahé va aux toilettes dans la cour. Les Le Bras, et deux autres couples, instituteurs à Plogonnec, la ville voisine, tapent dans leurs mains et l’injurient. La version de Le Bras est bien différente : Mahé, sans respect pour les trois dames, a été dans les urinoirs, au lieu de se rendre dans un des trois cabinets.


Le lendemain, Mme Le Bras est à sa fenêtre et regarde ce qui se passe dans la rue. Mahé s’arrête et la fixe des yeux. Elle le traite de grossier personnage. A-t-il déjà oublié son insolence de la veille ? Mahé, furieux, va se plaindre au mari, puis se précipite vers Mme Le Bras, lui inonde la figure de crachats, en même temps que son poing fermé s’abat sur la joue droite de la pauvre femme.


Le Bras écrit à l’inspecteur : Ces façons d’agir se pratiquent chez les sauvages, mais sont indignes d’un homme civilisé, incompréhensibles de la part d’un instituteur.


Selon Mahé, cette femme m’insulta tellement que je ne savais plus où me fourrer, puis elle me donna un coup de poing sur la figure et elle sortit en criant comme une folle que je l’avais frappée. Ensuite, avec son mari et son fils, ils essayèrent d’enfoncer ma porte pour me corriger.


Le Bras aurait obligé un élève à déclarer qu’il avait vu Mahé frapper sa femme. Celle-ci demande au maire un certificat de blessure. Prudent, Chuto, qui ne veut pas intervenir dans cette querelle, lui conseille d’aller plutôt voir un médecin.


Le maire est un clérical qui n’apprécie guère ces instituteurs républicains. Il n’aime guère Jean-Louis Le Bras, cet enseignant qui, selon l’inspecteur, est un peu lent et mou. Se laissant gagner par la routine, il est d’une valeur et d’un mérite ordinaire.


Il aime encore moins Samson Mahé qui fait courir des bruits malveillants contre lui. Jean-Louis Chuto est très critique envers le pouvoir anticlérical qui se méfie de lui. Scandale ! Il n’a pas daigné afficher à l’extérieur de la mairie le texte d’une déclaration prononcée au Sénat par Aristide Briand, ministre de l’Instruction publique et des Cultes. Mahé l’a dénoncé à Georges Le Bail, député radical-socialiste, l’aigle de Plozévet. Celui-ci a demandé au préfet de prendre une mesure de rigueur contre ce maire qui professe des opinions réactionnaires et cléricales. C’est un fauve.


Jean-Louis Chuto se voit infliger une suspension d’un mois. Il tente de se justifier, affirmant que ladite affiche a été arrachée pendant la nuit, mais Mahé et d’autres témoignages de Rouges l’accablent.


Vous comprendrez que le maire est heureux de voir partir un administré aussi frondeur et exalté. Le feu qu’il allume autour de la voiture de Mahé ressemble à un feu de joie.


Épilogue


Samson Mahé, nommé à Kernével, sème aussitôt la discorde. C’est un être déséquilibré, bien connu pour les histoires qu’il a eues dans ses précédents postes. Muté ensuite comme directeur à Plonéis, il s’oppose à son adjoint Le Moigne, un ivrogne dégoûtant. À Baye, puis à Mellac, il ne s’améliore guère.


Jean-Louis Le Bras n’excelle pas non plus à son poste. Depuis 1915, il est comptable à la Laiterie moderne après ses heures de classe. Il n’a plus le temps de corriger les devoirs, ni de ranger et nettoyer sa classe. Un groupe de parents d’élèves, qui estiment que leurs enfants sont aussi intelligents que ceux des communes voisines, se plaint à l’inspecteur : Voilà bientôt cinq ans qu’aucun enfant n’a été présenté au certificat d’études. À 13-14 ans, ils ne savent pas compter, ni lire l’heure. C’est bien malheureux pour nous de voir que, depuis près de trois ans que nous sommes en face des boches, faisant courageusement notre devoir, nos enfants vont être des esclaves et des ignorants plus tard.


En 1919, M. Le Bras est un homme usé. Son état de santé nécessite un repos absolu jusqu’à la liquidation de sa retraite.


Qu’a-t-il manqué à Samson pour être moins désagréable ? Une Dalila peut-être, quoique la traîtresse se rêvait coiffeuse à domicile. Et si, après tout, Samson Mahé était chauve !

 

Sources : A.D.F. 1 T 564. 1 T 546

Auguste, un blanc contre les diables rouges. Pierrick Chuto


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3 commentaires


colette.boulard
il y a 6 heures

j'ai écrit "gens élevés dans le droit chemin". c'est bien évidemment à prendre au second degré !

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colette.boulard
il y a 6 heures

On connait les conflits entrés dans l'histoire entre les blancs et les rouges, les corbeaux et les bouffeurs de curé, les républicains et les gens élevés dans le droit chemin. De nos jours, un vestige de combat continue, les enseignants cathos, religieux ou laïcs sont ciblés, accusés de toutes les dépravations, comme si la laïcité ou l'athéisme rigoureux était un manteau de vertu, protégeait des turpides. Un chirurgien marié et père de famille condamné pour avoir abusé de centaines d'enfants endormis, un entraineur de championne patineuse artistique ou d’une nageuse, un élu, un éducateur de camp de vacances, scout ou pas,  le mari attentionné mais loueur de sa femme anesthésiée à des hommes de passage prouvent l'universalité de ces dérives…

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nogrel.charlie
il y a 8 heures

C'est la "guerre des boutons" façon "grandes personnes"!!

C'était quand même "très chaud" autour de Quimper à la Belle Époque 🤕🥴

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