Pauvres petites poules ( 1ère partie)
- il y a 15 heures
- 4 min de lecture
Jeudi 20 janvier 1921, c’est la foule des grands jours devant le palais de justice de Quimper. Beaucoup de femmes, accompagnées d’enfants, espèrent pouvoir entrer dans la salle où va se dérouler un procès devant la cour d’assises du Finistère. Certes, c’est un jour où il n’y pas école, mais est-ce bien un sujet pour de chastes têtes blondes ?
Le brouhaha diminue lorsqu’arrivent deux hommes menottés, deux agents de police. On aura tout vu, ma pôvre dame.
Faisons les présentations : Henri Airault, né à Paris, 23 ans. Cet ancien camelot a été réformé pour crises d’hystéro-épilepsie. Pour faire bonne mesure, il est également syphilitique. Comme la police manque de recrues après la saignée de la guerre, Henri, admis dans ses rangs l’an passé, est affecté au poste du port de commerce de Brest. Esprit faible, il est enclin à suivre les exemples d’intempérance donnés par son collègue que voici :
Jean-Marie Vaillant, né à La Martyre (Finistère), 36 ans, marié, un enfant, ancien cultivateur entré dans la police en 1911. Sous les drapeaux pendant la guerre, il a été cassé de son grade de sous-officier en raison de propos défaitistes. Intempérant, ce vantard a une tenue très négligée. Il cause constamment et souvent mal à propos. Lors de ses visites dans les débits de boisson du port, il a souvent des gestes déplacés avec les jeunes bonnes de ces établissements. À son actif, il est courageux et sait donner de sa personne quand les circonstances l’exigent. Personne ne veut prendre la garde la nuit en sa compagnie. C’est pourquoi on lui a «donné» Airault.
Mais de quoi ces deux hommes sont-ils accusés ? Oh ! de pas grand-chose ! Des broutilles ! Jugez plutôt : crimes d’arrestations illégales, viols, outrages publics à la pudeur, corruption de fonctionnaires et recel…
Mais voilà que les deux victimes arrivent à leur tour au tribunal. Leurs accoutrements voudraient les faire passer pour des jeunes femmes de bonne famille, mais à voir les yeux brillants de certains jurés, on peut en douter.

Depuis leur nouvelle activité, ces dames sont contraintes de changer souvent de port, leur fonds de commerce charnel s’épuisant vite au contact des mêmes clients. Ces derniers temps, elles ont séjourné à Nantes, Saint-Nazaire, Le Havre, Rouen, Rotterdam et Bordeaux.
L’une d’elles déclare s’appeler Jeanne Bésone, 23 ans, épouse Evrard, fille soumise. C’est du moins ce qui est indiqué sur les papiers qu’elle a volés à l’une de ses compagnes du trottoir bordelais. Elle se nomme en réalité Lucienne Roux, 20 ans, née à Talence (Gironde). Un père, maréchal-ferrant, qui la traite plus durement que ses clients les chevaux ! Une mère et une tante qui lui infligent journellement des corrections à cause de son mauvais caractère. C’en est trop et elle est partie.
L’autre répond au nom de Fernande Rouard, 25 ans, célibataire, fille soumise. Elle a été admise en 1902 dans le service des enfants assistés de la Seine, d’où elle a dû s’enfuir. Selon la police municipale de Bordeaux, c’est une prostituée de bas étage, opérant de préférence aux abords des navires étrangers fréquentant le port.
Dans la nuit du 17 au 18 août 1920, quand cette histoire commence, les deux femmes ne sont pas encore connues de la police des mœurs à Brest.
Au soir du 17 août, elles ont rendez-vous au Café du Commerce avec deux marins américains. Alors qu’elles demandent sur le quai un renseignement à un douanier, deux agents de police les interpellent sans ménagement vers 23 heures et les forcent à les accompagner au poste de police. Malgré leurs protestations, elles sont mises au violon. Qu’ont-elles fait de répréhensible ? Quel délit ont-elles pu commettre ? Elles ne tapinent pas et ne causent aucun scandale sur la voie publique. Alors pourquoi cette arrestation ?
Nos deux lascars ne répondent pas, mais ils leur suggèrent de se calmer, sinon elles auront affaire au chien du poste.
Un civil, petit vieux d’une cinquantaine d’années (sic), béret sur la tête, apporte une grande bouteille de vin rouge qu’on les force à boire. Si elles ne sont pas sages, elles seront conduites le lendemain matin à la maison d’arrêt du Bouguen.
Elles vont rester au violon jusqu’à 2 heures du matin. Vont-elles jouer avec Airault et Vaillant aux dominos ou à la bataille navale ?
Vous le saurez dans le prochain post. Un peu de patience, car la suite en vaut la peine.
P.S : Tous ceux qui assistent au procès le 20 janvier 1921 vont devoir aussi patienter car l’affaire, après désignation des membres du jury et la lecture de l’acte d’accusation, le ministère public dépose des conclusions tendant à ce que les débats aient lieu à huis clos. La cour, y faisant droit, ordonne au public de se retirer. Quelle déception !
Pour patienter, vous pouvez vous exercer à chanter les premiers couplets de la chanson à la mode ʺLe scandale des deux fous d’amour‶. Paroles du chansonnier breton Jézéquel sur l’air de Ah ! Voilà du bon fromage
1
Mesdames et Messieurs, faut que tout l’ monde sache,
Le scandale causé par deux agents pas sages.
Ceux-là ne sont pas de bons policiers,
Ils n'ont rien de la race des fins limiers.
2
Étant de service par une belle soirée,
Sur les quais de Brest en faisant leur tournée,
Ils aperçurent soudain au coin d'une rue,
Deux petites poules qu'ils prirent pour des grues.
3
L'un d'eux dit à l'autre, il y a quelque chose de louche,
Vois ces gigolettes, elles n'ont pas l'air farouche.
Je n’ les connais pas, elles n’ sont pas du quartier,
C’est deux petites poules qui se sont égarées.
4
Accostant les jolies petites demoiselles
Les deux policiers invitèrent les belles,
À les suivre au poste pour prendre leurs noms
Et ils les bouclèrent sans plus de façon.
5
Elles étaient chagrines de cette aventure,
Disant qu'elles étaient d'honnêtes créatures.
Les deux polissons s’ mettant à plaisanter,
Pensaient en riant on va s'amuser.
Source : Archives départementales du Finistère 4 U 2 416.
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