top of page
Rechercher

Nana, fille soumise

  • assosaintalouarn
  • il y a 4 jours
  • 5 min de lecture

Le temps est toujours aussi triste, mais comme j'en ai assez de jouer à la marmotte, je vous adresse ce nouveau post.



On m’appelle Nana et cela fait plus de vingt ans que je suis pensionnaire au 4, rue Pen-ar-Stang à Quimper.

Je vous dois des éclaircissements avant de commencer ce récit.


En réalité, mon vrai nom est Marie-Jeanne Narrec. Ma mère étant morte en me mettant au monde, mon père ne s’est guère occupé de moi et j’ai dû me débrouiller. Mais je ne souhaite pas vous apitoyer sur mon sort car, aujourd’hui, je ne suis pas malheureuse, même si certains de mes partenaires d’une heure ou moins ne me plaisent pas trop. Vous avez compris, le 4, rue Pen-ar-Stang est ce qu’on appelle une maison close, un bordel ou, pour faire plus chic, une maison de tolérance.


Depuis que les Allemands occupent Quimper, mes treize camarades et moi-même ne chômons pas. La plus âgée d’entre nous raconte que, dans le temps, lorsque le 118e régiment d’infanterie partait en manœuvre, Quimper devenait une ville morte et les filles tricotaient toute la journée, faute de clients. Pressé d’intervenir par quelques administrés en manque, le maire de Quimper écrivait au préfet de faire revenir d’urgence la troupe.


Aujourd’hui, en avril 1944, ils sont partout. Ils, ce sont les boches, les schleus, les nazis. Ils ont chassé de nos couches nos clients attitrés et, je dois l’avouer, ils ne sont pas plus désagréables que certains Bretons. Je ne comprends pas les mots doux qu’ils me susurrent à l’oreille, mais qu’importe ! Je ne vais quand même pas apprendre l’allemand, d’autant qu’il se chuchote que les Américains vont bientôt débarquer et nous libérer. Il arrive qu’un soldat allemand pleure, me montre des photos de sa femme et de ses enfants qu’il a dû laisser au pays pour obéir au Führer. Souvent, comme je suis assez émotive, je pleure avec mon client, peut-être parce que je n’ai ni mari ni enfants. J’aurais dû m’armer d’une serpillière quand certains habitués m’ont dit, la peur au ventre, qu’ils quittaient Quimper pour aller combattre les Russes sur le front de l’Est. Mais pour moi, un de perdu, dix de retrouvés. Ils sont tellement nombreux. 


Je suis ce que l’on appelle une fille soumise qui travaille dans une maison, au contraire des filles dites libres ou en carte qui se pavanent avec désinvolture rue Neuve ou rue Sainte-Catherine pour aguicher le client. Un outrage à la pudeur, clament hors d’elles les dames patronnesses. Madame Huguette, notre tenancière, nous a raconté qu’au siècle dernier, une fille de mauvaise vie a été arrêtée, alors qu’elle se trouvait dans un champ de seigle en compagnie de quarante ou cinquante soldats. Le paysan a retrouvé sa parcelle ravagée. Certes, mais dans quel état était la pauvre enfant ?



La maison close occupait les 2 et 4 , rue Pen-ar-Stang

Archives municipales de Quimper. 4 FI 1124



Aujourd’hui, les règles sont très strictes. L’occupant a peur des maladies que nous pourrions transmettre à ses glorieux soldats. Pauvres chéris ! C’est pourquoi la police française vient régulièrement s’assurer que nous sommes munies d’une autorisation délivrée par le médecin de la Kommandantur.


Les visites médicales au dispensaire ont lieu deux fois par semaine, dont une faite par un policier français et un gendarme allemand. C’est à chaque fois un bon prétexte pour sortir en ville, mais comme les gens rencontrés sur notre chemin sont tristes ! Nos tenues quelque peu excentriques et nos maquillages outranciers ne les font même pas sourire. Ils réclament du pain, du beurre et de la viande. Par contre, nos clients sont bien replets et ne semblent manquer de rien.


Des copines m’ont raconté qu’à l’Hôtel de France, rue Aristide Briand, transformé en maison close pour les officiers, leurs partenaires sont encore plus gros. Il paraît qu’ils font de somptueux dîners à l’Hôtel de l’Épée, réquisitionné en totalité. Le plus souvent ivres, ils s’épanchent dans les bras des filles qui vont raconter ensuite les confidences d’oreiller aux gars de la Résistance. Notre profession tant critiquée a sans doute sauvé des vies. Qui a dit que nous ne servons à rien ?


J’ignore si les officiers ont de telles contraintes, mais les soldats doivent remplir une fiche avant de me rejoindre dans ma chambrette. Ils y indiquent leur numéro de plaque, leur unité, le lieu et l’heure des rapports, ainsi que mon nom. Cette fiche sert en cas de contamination d’un boche. Je n’ai jamais encore été inquiétée.

 

D’éventuels raids aériens sur Quimper ne m’affolent pas non plus, car en 1941, un sous-sol de protection contre les attaques anglaises a été construit aux frais du propriétaire du 4, rue Pen-ar-Stang, les autorités allemandes n’ayant pas envisagé de le financer.

 

Épilogue

Aujourd’hui, nous sommes en 1947 et les maisons closes ont toutes été fermées, suite à la loi dite de Marthe Richard, une ancienne collègue. Je me suis retrouvée au chômage, et un brave garçon, ayant pitié de moi, a bien voulu m’épouser. La maison de la rue Pen-ar-Stang aurait été vendue à un Quimpérois, père de famille nombreuse, ravi de trouver une demeure dans laquelle il a pu loger sans problème ses neuf filles et ses cinq garçons. Le comble du bonheur : chaque pièce est pourvue d’un équipement sanitaire complet.

Pour finir sur un sourire : le mobilier du bordel ayant été vendu aux enchères, un commerçant acheta les chaises au dossier si caractéristique. Elles furent louées pour un repas de communion à un honorable Quimpérois, connu pour sa piété. À la fin du repas, le cerveau quelque peu embrumé par les vapeurs d’alcool, il s’écria à plusieurs reprises : mais je connais ces chaises. Où les ai-je déjà vues ?


Silence gêné des invités avant que l’homme, se souvenant enfin, faillit s’étouffer, pris d’une quinte de toux. Pendant que des amis compatissants le sortaient pour prendre l’air, sa femme, morte de honte, se mit à pleurer. Ah ! Les hommes ! 

 

Sources (car, évidemment, je n’ai jamais fréquenté de tels lieux de débauche) :

Pays de Quimper en Cornouaille. N° 3 (avril 1993). Article de Bruno Plouzennec et Jean Failler.

Mémoire de Stéphanie Le Goff (1997. UBO). Quimper, un chef-lieu départemental dans la guerre.

Alain Floch. Les années de guerre à Quimper. 2025.

Archives départementales du Finistère : 4 M 10.


Cette histoire vous a plu. Dites-le-moi  en cliquant sur un cœur.

Rien de plus simple: cliquez sur :

Descendez après "abonnez-vous" (A NE SURTOUT PAS REMPLIR)

et cliquez sur le cœur à droite . MERCI


Il est possible que vous ne puissiez pas le faire sur un smartphone.


Si vous ne souhaitez plus recevoir ces articles qui paraissent tous les 15 jours, envoyez moi un mail.

 

 

 
 
 

4 commentaires


colette.boulard
il y a 3 jours

Vous écrivez "évidemment, je n’ai jamais fréquenté de tels lieux de débauche" ce dont je ne saurais douter ...

Laissez moi vous conter cette anecdote arrivée à un vieux copain : Alors qu'il était jeune et sûr de lui -bref un mec lambda- il croise une prostituée, qui le sollicite. Poli mais un peu condescendant, il lui dit qu'il n'a aucun besoin de ses services. Dans un sourire, elle lui répond alors : "maintenant peut-être, mais dans quelques années ?"

J'aime

nogrel.charlie
il y a 3 jours

Excellente histoire, bien racontée (comme toujours) et instructive sur les mœurs oubliées de cette sombre période.

J'aime

Herve Le Gall
Herve Le Gall
il y a 3 jours

article intéressant, comme toujours. D'autant plus que dans les recherches historiques que je mène sur la période de l'Occupation, c'est un point de vue bien documenté sur un aspect peu documenté. Bonne continuation


J'aime

Patrick Milan
Patrick Milan
il y a 4 jours

Merci pour cette histoire

J'aime
bottom of page