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Du grabuge dans deux pardons bretons

  • 19 déc. 2025
  • 5 min de lecture

 


Les deux paroisses de Guengat et Plonéis, bourgs ruraux situés non loin de Quimper, vivent en harmonie jusqu’aux événements fâcheux qui, en 1792, vont bouleverser un ordre établi depuis tant de siècles.


Le 5 mars 1790, Jean-Vincent Guéguen "prend possession canonique" de l’église Saint-Gilles à Plonéis. La Constitution civile du Clergé, votée le 12 juillet, le révolte. L’Église de France est réduite à un simple rouage de l’État et les ecclésiastiques deviennent des fonctionnaires publics rétribués par la Nation et élus par tous les citoyens, catholiques ou non.


Jean-Joseph Expilly, nouvel évêque constitutionnel du diocèse de Quimper, menace "les curés et autres ecclésiastiques publics". S’ils ne prêtent pas serment, ils devront quitter leur presbytère avant le dimanche des Rameaux et ils ne percevront plus leurs mille deux cents livres de traitement annuel.


La mort dans l’âme, le dimanche 20 mars 1791 à l’issue de la messe, messieurs Guéguen, curé, et Pernez, vicaire, ânonnent le texte prévu par la loi :

Je jure de veiller avec soin sur les fidèles de la paroisse qui m’est confiée, d’être fidèle à la Nation, à la Loi, au Roi et de maintenir de tout mon pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le Roi.


François Le Gorgeu, recteur de Guengat, est également contraint de prêter serment, mais il reprend bien vite sa parole et prend volontairement le chemin de l’exil d’abord vers Jersey, puis en Espagne. La paroisse étant déclarée vacante, François Palud est nommé en décembre 1791 curé constitutionnel de Guengat par les électeurs réunis à la cathédrale de Quimper.


On imagine que les rapports sont tendus entre les prêtres de Plonéis et de Guengat. Palud estime qu’il est urgent de sévir contre les prêtres factieux qui soufflent le fanatisme dans les âmes simples des cultivateurs.


Faute de remplaçants, les citoyens Guéguen et Bozec, vicaire de Gourlizon, sont maintenus et ils accueillent à l’office divin du dimanche une foule de fidèles qui ne veulent assister dans leurs paroisses à une messe célébrée par un prêtre jureur comme Palud.

C’est dans ce contexte qu’éclate l’affaire des pardons.


Jean-Vincent Guéguen a longtemps hésité. Il sait qu’il ne pourra exercer encore longtemps son apostolat, mais il souhaite auparavant accomplir un acte fort qui montre sa réprobation.

C’est décidé. Guéguen, recteur de Plonéis, ne se rend pas au pardon de Saint-Divy, le dimanche 13 mai 1792 à Guengat. Il est pourtant d’un usage immémorial que le pasteur se rende au pardon de la commune voisine avec ses fidèles.


Sans broncher, François Palud avale l’affront qui lui est fait. Pour de nombreux fidèles, la fête est contrariée, et on oublie même de se quereller entre les deux paroisses, comme il est de coutume dans les pardons.

Le salut (musclé) des bannières. Dessin d'Olivier Perrin (1761-1832)
Le salut (musclé) des bannières. Dessin d'Olivier Perrin (1761-1832)

La riposte de Palud et de ses partisans ne se fait pas attendre. À Plonéis, le pardon de Saint-Maurice a lieu le lundi de la Pentecôte, soit, en cette année 1792, le 28 mai. Précédée de la croix processionnaire en or et des plus belles bannières de Saint-Fiacre, la délégation de Guengat se présente devant l’église voisine.


Les sieurs Guéguen, curé de Plonéis, et Bozec, vicaire de Gourlizon, sortent de l’édifice avec précipitation et disent au maire de recevoir comme bon lui semblera la procession de Guengat.


Il en faudrait plus pour impressionner Palud. Il se précipite dans la sacristie et une conversation animée s’engage entre les trois ecclésiastiques. L’heure des vêpres étant déjà passée, la foule s’inquiète et le bruit court que la célébration est annulée. Comme Guéguen demande à Palud qui l’a autorisé à rentrer en procession dans l’église, celui-ci répond que c’est le maire. Guéguen rétorque qu’il ne connaît ni maire, ni municipalité et qu’ils ne lui commanderont pas.


François Douellou, cultivateur de Guengat, assiste pétrifié à l’algarade. Il n’entend que la langue de ses ancêtres, mais il devine qu’il est question de religion. Il dit en breton « Ne welan ket e vije cheñchet ar relijion ». (Je ne vois pas que la religion soit changée). Hors de lui, le vicaire Bozec réplique : Comment ? La religion n’est point changée ? Si vous voulez, vous aurez deux femmes, et moi je puis en avoir aussi. Et vous dites que la religion n’est point changée ? Palud, le curé jureur, est fermement prié de rester dans la sacristie pendant que les deux prêtres chanteront les vêpres.


Guéguen ajoute en breton :  Me ’zo katolik, apostolik ha roman ha c’hwi n’oc’h ket. (Je suis catholique, apostolique et romain et vous ne l’êtes point.) C’en est trop pour le sieur Palud qui, hors de lui, quitte l’église suivi de ses paroissiens.


L’incident n’est pas clos. Guengat dépend du district de Quimper, qui porte plainte. Jean Bizien, juge de paix du canton de Plogastel, entend les témoins le 5 juin. Les faits sont accablants. Yves Le Joncour témoigne que, lors de la grand-messe du pardon de Plonéis, François Bozec a employé un langage inadmissible :

« Le peuple est aveuglé par les lois, aujourd’hui il n’y a plus de religion, et quiconque suivra les lois inventées par le diable sera sans foi, sans religion et d’avance damné ».


Le juge déclare que les dits Guéguen et Bozec sont fortement soupçonnés d’avoir parlé et déclamé contre les lois de l’État, d’avoir voulu troubler le repos public et d’avoir insulté la municipalité de Plonéis. En conséquence, il délivre un mandat d’amener contre les deux hommes.


Croix processionnaire de l'église Saint Fiacre de Guengat
Croix processionnaire de l'église Saint Fiacre de Guengat

Le 29 mai, Jean-Vincent Guéguen quitte précipitamment le presbytère sans espoir de retour. François Bozec célèbre des obsèques le même jour à Gourlizon, avant de se cacher à Locronan. Sa fuite est de courte durée et il est arrêté dès le 5 juin par une troupe à cheval et conduit avec d’autres ecclésiastiques réfractaires au séminaire de Quimper, avant de prendre le chemin du château de Brest, où les prisonniers sont entassés à cinquante dans une pièce.


À Plonéis, à Guengat, et dans les communes environnantes, on parlera longtemps de ces deux pardons gâchés.


S’ils en avaient eu connaissance, les paroissiens n’auraient pu qu’approuver les écrits d’un jeune noble à sa mère : Où il n’existe plus ni respect, ni obéissance, ni principes, ni religion, ni foi, ni loi, on ne doit plus s’étonner de rien. La sotte et fausse philosophie d’aujourd’hui n’engendre que crimes et horreurs... Quelle catastrophe, grand Dieu ! Qui pourra croire que la Nation française ait pu perdre la tête à un tel point ?


Ces écrits datent de 1792. Heureusement, en 2025, ils ne sont plus d’actualité, n’est-ce-pas ?

 

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4 commentaires


nogrel.charlie
27 déc. 2025

C'est précisément pour éviter que se renouvellent ces confusions entre chose publique et chose privée que la loi de 1905 a établi la séparation de(s) église(s) et de l'état...

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pierre-j.lambert
19 déc. 2025

Et dire que cela a continué entre les blancs et les autres même bien après 1905. La perte du pouvoir temporel de l'Eglise est le résultat d'une longue érosion, et quelques cataclysmes.

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colette.boulard
19 déc. 2025

Sur le fond, autrefois comme aujourd'hui, les religions instrumentalisées au profit d'intérêt plus matériels : derrière cela, les batailles et le goût du pouvoir chez l'homme. Navrant car de ce côté, l'homme évolue peu. En 1794, le sinistre Volkler, prêtre qui devint accusateur public de la pire espèce dans les terres de mes aïeux. Aujourd'hui, des gens que nous connaissons et des noms célèbres que je laisse à chacun le choix d'inventorier.

Allez, je préfère aller revoir la vidéo conte de Noël du loup d'Intermarché, et bravo aux concepteurs graphistes montpellierins sans I.A.

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Gérard PESNEAU
Gérard PESNEAU
19 déc. 2025

Que de querelles de clochers sur fond d'adoption de la Constitution civile du clergé ! 😉

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