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Du reuz à Cancan-Ville

  • assosaintalouarn
  • 29 août 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 30 août 2025


Le 24 avril 1873, Louise Jouis, 44 ans, met au monde son septième enfant. René, le père, a 54 ans, et les époux y voyant un cadeau du ciel appellent ce fils Théophile, ce qui signifie « aimé de Dieu ». Pourtant, parvenu à l’âge adulte, après, semble-t-il, un passage par le séminaire, ledit Théophile n’a de cesse de lutter sans merci contre l’Église. Fondateur en 1904 du journal « Le Réveil du Finistère », organe hebdomadaire d’action républicaine, il écrit : je vais pouvoir manger du curé.


Cet anticlérical viscéral lance des flèches assassines contre nombre de recteurs et de curés. Une de ses cibles favorites : Alfred Le Roy, curé-archiprêtre de Châteaulin.


Ce prêtre, dépeint par Jean Ri (un des nombreux noms de plume du journaliste), a une trogne bien rose et une bedaine pleine de santé. C’est sans doute pourquoi, ne pouvant danser, il menace des flammes éternelles ceux qui, durant le carnaval, se sont livrés à des amusements coupables, comme les déguisements, mascarades et autres danses.


Une autre fois, celui que l’ami Jouy (ex-Jouis) qualifie de roublard et de plus gros malin de la région vante en chaire et dans le bulletin paroissial la cire pure, la seule qui honore Dieu et qui, insinue le journaliste, enrichit le vieux célibataire au détriment des commerçants qui, eux, vendent une cire profane !


Comme il est bon de rire à vos dépens, monsieur le curé, ineffable Alfred. C’est un plaisir aussi nécessaire que le pain.


Certes, mais les lecteurs commençant à se lasser, Théophile doit fourbir de nouvelles armes. Début juin, il apprend que le curé Le Roy est parti quelques jours à Londres, ses trois vicaires étant à même de le suppléer. L’occasion est trop belle et Jouy transforme ce voyage d’agrément en aventure galante.


Le 22 juin, dans un article intitulé Cancan-ville, Jean-Ri (alias Jouy) vient au secours de son cher ami Alfred. Des commères, dont la langue est un poison des plus virulents, racontent en ville que leur curé est parti à London avec une jeune fille. Les détails ne manquent pas sur la valise de monsieur et sur les vêtements dont la demoiselle est affublée. Elle aurait même fait une scène à sa mère pour obtenir les cinq cents francs nécessaires au voyage. Et patati et patata. Courage Alfred ! S’il y avait quelque chose de fondé dans ces faits licencieux, écris-le-moi sans fausse honte. Un homme est un homme, que diable !


La rumeur enfle dans Cancan-Ville, alias Châteaulin, et certains en font des gorges chaudes. Jouy raconte que le prêtre est dans de sales draps, allusion à peine voilée aux nuits torrides à Londres entre le chanoine de 57 ans et la jeunette délurée. 

Au lavoir de Cancan-Ville, que de conchennou à propos de ce pauvre curé Le Roy !
Au lavoir de Cancan-Ville, que de conchennou à propos de ce pauvre curé Le Roy !

Le 6 juillet, Jouy, continuant à persifler, publie une soi-disant réponse du curé qu’il aurait reçue. L’homme d’église écrit que le courage l’abandonne devant tant de calomnies. Il est resté abasourdi comme si une permission de minuit (en argot gourdin, bâton) lui était dégringolée sur la tête. Il se dit conforté dans l’idée que l’homme est la bête la plus infecte de la création, mais quand il va rentrer, il va se venger, nom de Dieu. Dans son carquois, il a quelques flèches empoisonnées et elles porteront bien. Après quelques remerciements à son ami Jean-Ri qui le défend avec tant de chaleur, lui le pasteur féru de son devoir, il conclut par Goodbye, Jean Ri, Goodbye.


À son retour à Châteaulin, le curé n’est pas d’humeur rieuse, on peut le comprendre, et il porte plainte contre ce prétendu ami pour deux articles diffamatoires qui portent atteinte à son honneur.


Lors de l’audience du 9 octobre 1907 devant le tribunal civil de 1ère instance de Châteaulin, Alfred Le Roy demande dix mille francs à titre de dommages et intérêts, et la publication du jugement dans dix journaux. Pour sa défense, Jouy prétend que les faits étaient déjà connus de la population. Ses articles n’auraient touché qu’un faible lectorat. 


Les juges, conscients du trouble causé, condamnent le journaliste à mille francs de dommages et intérêts pour diffamation et injures. L’insertion du jugement sera publiée dans "Le Réveil du Finistère" et dans un autre journal, au choix du demandeur. La peine est bien légère, mais Alfred Le Roy doit s’en contenter et son honneur est rétabli.



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Alfred Le Roy, curé-archiprêtre de Châteaulin


Épilogue


À Châteaulin, alias Cancan-ville, les mauvaises langues ont trouvé d’autres cibles et le curé Le Roy, devenu chanoine titulaire à la cathédrale de Quimper, a quitté la paroisse en 1911. Lors de ses obsèques en 1938, sa carrière ecclésiastique a été retracée dans un long et émouvant panégyrique. Un esprit taquin retiendra qu’il n’eut de cesse de conquérir des âmes virginales. Certes, mais c’était pour les conduire vers le Christ. Ouf !


Quant à Théophile Jouy, en butte à de nombreuses critiques qui l’ont contraint à céder son journal fin 1907, il a déversé sa bile dans d’autres lieux. À son décès en 1926, « Le Phare de la Loire », quotidien nantais, a pleuré son collaborateur, un journaliste doux et serviable. S’il fut jadis un polémiste redoutable, il dégageait de la sympathie autour de lui…   

 

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9 commentaires


jeanpascal.autrou
31 août 2025

Bonjour Pierrick

Comme d'habitude un vrai plaisir de lire tes articles !👍

Si Chateaulin est ce Cancan-ville là, il y en a plein d'autres ! 🤣

A bientôt.

Jean-Pascal

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Magdeleine Fougeray Le Brun
Magdeleine Fougeray Le Brun
31 août 2025

Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ...

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Marie-Eve VERGOZ
Marie-Eve VERGOZ
30 août 2025

autrefois, les médisances étaient dans un périmètre limité ; de nos jours, elles arrivent à poluer l'autre côté de la terre également - un simple clic ...au sens propre comme au figuré, on peut reprendre Molère / Tartuffe "Contre la médisance il n'est point de rempart". Merci pour toutes vos histoires qui sont finalement toujours "éternelles"

Modifié
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pierre-j.lambert
29 août 2025

👍

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Jean-marie Misslen
Jean-marie Misslen
29 août 2025

Quand un "Cu-Ré" "Con-Cu-Piscent" emmène une jeunette délurée dans ses bagages pour lui montrer le chemin du ciel (le 7ème bien sûr), on est pas loin de "Con-Fesse"...

Modifié
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